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28 juillet

Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au-dehors par les trous de notre mur d’herbe. Une immense caravane, qui vient d’arriver, est au repos sur l’herbe toute brillante de gelée blanche ; les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent sur l’Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos yeux mal éveillés, tout cela d’abord se confond avec les montagnes pointues – qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.»

Vers Ispahan, de Pierre Loti

La route de la Soie (Iran/Ouzbékistan)

Un voyage musical et poétique de la Perse à l’Asie centrale

Luth naviforme à deux cordes © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Vincent Chenet
Luth naviforme à deux cordes © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Vincent Chenet

Musique et danse ouzbèkes : dotâr (littéralement «deux cordes», luth traditionnel à long manche) ; chant et satô (luth traditionnel à long manche joué à l’archet) ; danse classique.

Musique persane :
târ (luth à quatre cordes de la famille des rabab).

Lectures inspirées des récits de voyageurs,
avec Floriane GABER.

Qu’elle s’incarne dans la somptueuse Ispahan décrite par Pierre Loti au cours de ses voyages, dans les majestueuses cours de Boukhara et de Samarkand ou bien encore dans les peuples nomades des steppes, la Route de la soie reste le symbole d’un Orient mythique. Au fil d’un après-midi, cet ailleurs sera évoqué à travers les récits de voyages anciens, les poésies mystiques, les chants, danses et musiques de l’Iran et de l’Ouzbékistan.

La Route de la soie

Bandeau de poitrine © musée du quai Branly, photo Françoise Huguier, Cyril Zannettacci
Bandeau de poitrine © musée du quai Branly, photo Françoise Huguier, Cyril Zannettacci

La Route de la soie désigne l’ensemble des chemins qu’empruntaient les commerçants dès l’Antiquité pour faire transiter les marchandises du continent asiatique vers l’Europe. On en doit l’avènement à l’empereur chinois Wuxi de la dynastie des Han qui, deux siècles avant J.-C., envoya un ambassadeur à l’Ouest afin de trouver des alliances pour combattre les Huns. L’expédition traça ainsi un itinéraire, lequel devint par la suite une route que les marchands adoptèrent pour transporter les tissus rares et les différents produits d’exportation destinés à de riches acheteurs.
Les Romains devenus grands amateurs de soieries - dont seuls les Chinois avaient le secret - bientôt le trajet fut poussé jusqu’à Rome. Progressivement, les convois se multipliant, l’on créa des embranchements ça et là pour favoriser leur circulation. Jusqu’au XIVe siècle de notre ère, cette route vit défiler des caravanes de marchandises précieuses, telles des épices venues de l’Inde, de nobles tissus de Chine, des tapis de Perse, des fruits du Moyen-Orient, etc.
Depuis Xi’an, la Route de la soie, jalonnée de villes et de caravansérails, traverse l’Asie centrale, passe par l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak et la Syrie pour enfin achever son périple sur la côte orientale de la Méditerranée. On estime la totalité de son tracé à 7000 kilomètres, dont 4000 traversent la Chine.
Ces circulations intensives le long des cités bordant la Chine, les transformèrent de façon radicale jusqu’à en faire des foires au commerce. Ce qui n’était bien souvent que de petits villages devinrent des centres culturels et religieux d’importance, dans lesquels naquirent des idéologies sociopolitiques qui gagnèrent ensuite plusieurs pays d’Europe et d’Asie. C’est ainsi que plusieurs religions étrangères entrèrent en Chine et firent des adeptes. Le bouddhisme, le christianisme, le judaïsme, le manichéisme et l’islam se développèrent dans de nombreuses régions où ils prédominent encore aujourd’hui. Une diversité d’expressions artistiques firent également leur apparition sous les influences conjointes de l’Inde, la Perse, la Chine et l’Occident, laissant d’impressionnants vestiges architecturaux.

La musique et la danse Ouzbèkes

Luth de 6 cordes © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Bruno Descoings
Luth de 6 cordes © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Bruno Descoings

Les républiques d'Asie centrale partagent une même histoire et une même culture. Y coexistent deux grands types de musique : la musique modale savante d'origine persane, et la musique plus turquisée des bardes qui s'accompagnent d’un simple luth. Par opposition aux peuples nomades des steppes, les Ouïgours, les Ouzbèks et les Tadjiks ont développé pendant plusieurs siècles une civilisation urbaine organisée en royaumes, tels ceux de Khiva, Samarkand, Qoqand ou encore Kashgar. Chez ces peuples domine une musique classique dotée d'une terminologie proche des traditions et théories moyen-orientales (maqâm, taqsîm et nûba dans les pays arabes ; shash-maqâm en Ouzbékistan et au Tadjikistan ; maqâm chez les Ouïgours et en Irak, mugham en Azerbaïdjan ; dastgah en Iran).
Ainsi, le shash-maqâm, littéralement en persan « six modes », appartient à ces expressions qui ont fleuri dans les grandes cités d’Asie centrale au cours des siècles. Cet art raffiné prend en effet ses racines à Samarkand et Boukhara, dans ce cosmopolitisme de la Route de la soie où Tadjiks, Ouzbèks et Juifs cohabitaient. Le prestigieux corpus classique a pris forme au XVIIIe siècle, s’entrecroisant avec les formes musicales arabo-persanes d’un Orient qui s’étendait du Maghreb au Cachemire indien.
Traditionnellement chanté en persan, ce n’est qu’à partir de 1940 qu’on y a adapté des textes en langue ouzbèke. En dehors des interprétations officielles en grands ensembles, le shash-maqâm est toujours resté un art vivant et créatif, pratiqué par de remarquables interprètes, en solo, duo, trio, ou plus, dans des contextes privés et des banquets donnés à l’occasion des noces, naissances, circoncision ou funérailles. Une phase essentielle de ces longues fêtes (toy) est le nahâr âsh, banquet de l’aube ou de midi, réservé aux hommes, auquel la musique d’art (genre maqâm ou khalqi) donne une certaine gravité. Les toy sont également animés par des danseuses professionnelles regroupées en sozanda (kalpa au Khârezm et otin-oy dans les régions de Tachkent et de Ferghana). Cette musique est également présente lors des réunions amicales (gap) et des invitations (ziâfat) données en diverses occasions. Elle est tellement liée à ces contextes que le public n’éprouve guère le besoin de se rendre à des concerts pour entendre les mêmes airs, sans manger ni boire.
Avec ses poésies librement inspirées du soufisme, ses grandes envolées lyriques et ses accompagnements instrumentaux d’une grande rigueur, la noblesse du shash-maqâm lui permet de voguer entre le monde du sacré et celui plus extraverti de la danse. Les musiciens virtuoses et la jeune danseuse présentés à l’occasion de ce Salon de musique sont les héritiers d’une tradition perse et islamique passionnante, un de ces patrimoines qui a su conserver la saveur des steppes autant que la hardiesse des anciens guerriers.

La musique persane

Luths à 6 cordes métalliques © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Bruno Descoings
Luths à 6 cordes métalliques © musée du quai Branly, photo Patrick Gries/Bruno Descoings

Dans l’Antiquité perse, il y avait déjà longtemps que la musique, en tant que rite social et artistique, était connue des Elamites (du IIIe au Ier  millénaire avant J.-C.). Placé sous l’influence des musiques babylonienne et assyrienne, cet art était en outre modelé par la conception sumérienne mathématisée de la musique.
Plus tard, sous le règne des premières grandes dynasties impériales perses, la musique devint très prisée, conférant aux musiciens une place enviable dans les cours impériales, ainsi qu’un nombre important de privilèges. Dès l’époque des Achéménides (VIIe au IIIe siècle avant J.-C.), de nombreuses poteries découvertes à proximité des tombes royales sont décorées de graphismes mettant ainsi en scène des musiciens richement habillés. Mais c’est sans aucun doute sous la dynastie des Sassanides (de 224 jusqu'à l'invasion musulmane des arabes en 651) que les musiciens atteignent un prestige tel que leur nom a traversé les siècles, ainsi Bâbord ou Nakissâ. Plus récemment, sous l’influence du soufisme et des grands poètes comme Hafez, Saadi ou Omar Khayyâm, pour ne citer qu’eux, le chant persan et le système musical du radif iranien épouseront une dimension mystique.
La route du commerce de l’Ouest comme l’appelait les Chinois, autrement nommée Route de la soie, fut à l’origine d’échanges culturels sans pareils dans tous les domaines, entre la Perse et l’Est lointain. L’influence de la musique persane sur la musique chinoise et leur parfaite symbiose reste aujourd’hui visible au travers de la tradition musicale des Ouïgours, ce peuple musulman de l’ouest de la Chine. Leur superbe musique offre un mélange stupéfiant des différents styles hérités des traditions persane et chinoise. Aujourd’hui encore, la musique persane est aux racines d’une grande partie des traditions musicales asiatiques.

Lectures inspirées des récits de voyageurs

Des extraits des textes suivants seront lus par Floriane Gaber :

  • Vers Ispahan, de Pierre Loti, 1903.
  • Le Divân, Hafiz, XIVe siècle.
  • Le Jardin de roses, Saadi, XIIIe siècle.
  • Boukhara, par Anthony Jenkinson, 1558.
  • La Vie des steppes kirghizes, de Bronislas Zalevski, 1865.
  • « La Danseuse de Shamakha », Nouvelles asiatiques, de Joseph Arthur de Gobineau, 1876.
  • Turkistan, Eugène Schuyler, 1873.

Pierre Loti nous emmène d’abord, par les routes des caravanes, de Chiraz à Ispahan, en passant par le tombeau de Hafiz et de Saadi. Nous partons ensuite pour Boukhara, visitons le bazar de Tashkent, assistons à une démonstration de danse orientale, avant de terminer notre périple à Samarcande.