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20 décembre

Gradhiva n°8

automne 2008 : Mémoire de l'esclavage au Bénin

Restes d'une maison au style architectural dit "afro-brésilien", Ouidah, photo G. Ciarcia

Dossier coordonné et présenté par Gaetano Ciarcia

avec la collaboration de Joël Noret

Depuis les travaux de Maurice Halbwachs, nous savons que la mémoire collective doit être considérée comme le produit d’une sélection et d’un oubli. Aujourd’hui, au Bénin, la mémoire de l’esclavage passe par les discours de commémoration officielle, par les narrations orales et les pratiques rituelles populaires. Si, d’un côté, le ton semble consensuel, de l’autre, on assiste à un travail sur la mémoire fluctuant et sélectif. Les cultes et cultures populaires contribuent ainsi à la construction sociale d’un passé politiquement « sensible » et à l’émergence de nouvelles formes de relation à l’Histoire. Ce dossier aborde les aspects ambivalents de l’héritage de l’esclavage au Bénin, de ses traces matérielles, symboliques et religieuses.

Il est complété de deux articles, l’un sur l’Inde, l’autre sur les Andes et l’Amazonie.

sommaire

dossier : mémoire de l'esclavage au Bénin. Le passé à venir

Gaetano Ciarcia, Introduction

Robin Law, Commemoration of the Atlantic Slave Trade in Ouidah

This paper considers local memory and commemoration of the trans-Atlantic slave trade in Ouidah. It is shown that originally the slave trade was remembered in Ouidah essentially positively, as a source of material benefits, and there was open acknowledgement of the role of local agency in the operation of the trade. The Musée d’Histoire established in 1967 shifted the emphasis to the cultural interactions with the Americas (especially Brazil) which resulted from the slave trade, but still maintained an essentially celebratory attitude. The ‘Slave Route’ project initiated in 1992/3, however, again shifted the focus to the sufferings of the enslaved victims, and hence to a more negative view of the trade. There remained elements of continuity, however, in the continued acknowledgement of African agency and interest in Africa’s relationship with its American Diaspora.

Gaetano Ciarcia, Rhétoriques et pratiques de l'inculturation. Une généalogie "morale" des mémoires de l'esclavage au Bénin

Au Bénin, depuis le début des années 1990, on assiste au « renouveau » des cultes dits vodun. Le festival Ouidah 92 et le lancement de l’itinéraire de La Route de l’Esclave, sous l’égide de l’Unesco, ont été des événements significatifs visant la connexion du vodun avec les commémorations de la traite négrière. À partir de l’examen des actes et des écrits de l’anthropologie missionnaire, le texte esquisse la généalogie d’un héritage culturel affecté par l’altérité morale d’une époque révolue. De nos jours, auprès d’une partie des élites intellectuelles du pays, la remémoration de l’histoire esclavagiste intègre la matrice chrétienne par la reconnaissance des qualités éthiques et esthétiques de la religion populaire. À travers l’analyse de situations ethnographiques observées principalement dans les villes de Ouidah et d’Abomey, cet article montre comment, au fil des décennies et au gré des conjonctures, on assiste au Bénin à la transformation discursive du passé « païen ». Un tel processus d’altération patrimoniale de ce passé et de ses origines ne date pas d’aujourd’hui : il s’inscrit dans une longue durée ethnologique ayant agi aussi comme une pédagogie implicite.

Joël Noret, Mémoire de l'esclavage et capital religieux. Les pérégrinations du culte egun dans la région d'Abomey

Cet article porte sur les mémoires de l’esclavage dans la région d’Abomey, au cœur du pays fon et du royaume pré-colonial du Danhomè, telles qu’elles se donnent à voir à travers le culte egun, une forme yoruba de culte aux ancêtres. En effet, dans les débats qui ont entouré l’apparition puis le développement de ce culte, porté à ses débuts surtout par des Yoruba d’origine servile, on peut repérer des persistances et des glissements dans la place faite à l’esclavage dans la société aboméenne. On y lit simultanément l’émergence, dans les lignages se réclamant d’une origine yoruba, de tentatives d’affranchissement du stigmate de l’esclavage et d’une revendication d’authenticité yoruba. L’investissement dans le culte egun, d’abord toléré puis approprié par les Fon, est au cœur de ces processus.

Alessandra Brivio, « Nos grands-pères achetaient des esclaves… » Le culte de Mami Tchamba au Togo et au Bénin

L’article se propose d’aborder, à travers l’analyse du vodun tchamba, la mémoire de l’esclavage partagée par les adeptes du culte, chez les populations de langue ewe et mina des aires côtières du Ghana sud-oriental, du Togo et du Bénin. Tchamba est le lieu ou les esprits des esclaves et ceux des maîtres se rencontrent. Sur l’autel, on célèbre soit les ancêtres impliqués dans le commerce d’esclaves, soit leurs victimes, les esclaves intégrées dans la famille. Les cérémonies collectives, au-delà de la sphère familiale, consacrent les esprits de tous les esclaves et de tous ceux qui sont morts loin de leurs terres. En suivant l’ambiguïté éthique de la pratique du vodun, cet article présente une enquête sur les imaginaires opaques à l’intérieur desquels agissent les fidèles de Tchamba ; sur des lieux du sacré remémorant un passé de mort et de privation, mais aussi de passion et de désir de richesse.

documents et matériaux

Émile Désiré Ologoudou, Tours et détours des mémoires familiales à Ouidah. La place de l’esclavage en question

Milton Guran, Le reflux de la traite négrière : les agudas du Bénin (carnet photographique)

études et essais

Aristoteles Barcelos Neto, Choses (in)visibles et (im)périssables. Temporalité des objets rituels dans les Andes et en Amazonie

Les spécialistes des Andes et de l’Amazonie s’intéressent vivement, depuis peu, au renouvellement des études comparatives entre ces deux régions. Construites à partir de traditions intellectuelles distinctes, il manque encore à l’anthropologie des Andes et de l’Amazonie, un langage commun permettant de poser un ensemble de questions transversales plus vaste. De plus, il est important de réfléchir à des perspectives analytiques et thématiques alternatives qui échappent au fort antagonisme, légué par les études antérieures, entre les hautes et les basses terres. À travers une approche ethnographique des mondes visuels et matériels andins et amazoniens, cet article propose une incursion sur un terrain de recherche encore peu exploré du point de vue de la comparaison entre ces deux régions. Ce texte aborde la double question de la longévité/temporalité et celle de la rétention du statut de personne par les objets rituels.

Raphaël Rousseleau, Stonehenge d’Orient. Tribus mégalithiques dans le discours évolutionniste sur l’Inde

Le présent article retrace l’évolution du regard savant britannique sur un “cliché” peu connu pour l’Inde: les mégalithes ou monuments de “grandes pierres”. L’image du célèbre cercle de pierres de Stonehenge (sud de l’Angleterre), en particulier, a constitué une référence comparative constante dans les jeux identitaires entre les Britanniques et l’Inde, en même temps qu’elle “illustrait” une histoire évolutionniste de l’architecture. Nous suivons le développement de ces usages sur deux siècles, en nous concentrant sur les années 1800-1870. Les premiers érudits entrecroisent les sources archéologiques, philologiques et ethnologiques dans une description romantique de l’Inde, où les “nobles” tribus indiennes évoluent parmi des ruines “celto-scythiques”. Les synthèses évolutionnistes, puis la spécialisation des tâches scientifiques vont scinder cet imaginaire unitaire, mais ce type de monuments “sans écriture” est encore parfois mis au service d’enjeux identitaires indiens.

chroniques scientifiques

Notes critiques

Claude Lévi-Strauss,Œuvres en Pléiade, par E. Viveiros de Castro

Octave Debary et Laurier Turgeon (éd.), Objets et mémoires, par M. Kilani

Nicole-Claude Mathieu, Une Maison sans filles est une maison morte, par J. Favret-Saada

Emmanuel Désveaux, Spectres de l’anthropologie, par G. Salmon

Philippe Chanson, La Blessure du nom, par F. Affergan

A propos du festival de la vidéo de recherche : patrimoine et mémoire de l’esclavage et de la traite, par S. Testa

Comptes rendus