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27 décembre

 

Gradhiva n°7 - printemps 2008

176 p. dont 8 p. couleur - 140 ill.

18 Euros

ISBN : 978-2-915133-86-8

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Machamou initiée au culte des tromba à Mayotte, 2003. Photo B. Hell.

Fille-de-saint lors de la fête de lemanjá, Fortaleza, 2005. Photo I. Pordeus.

Désintégration (séquence), in Salvavidas © Juan Batalla-Dany Barreto.

Festival gnaoua et musiques du monde d'Essaouira, 24 juin 2006 © Pierre-Emmanuel Rastoin.

Gradhiva n°7

printemps 2008 : Le possédé spectaculaire. Possession, théâtre et globalisation

Le possédé est-il un comédien ou un fou ? Telle est l’alternative qu’ont tenté de dépasser en leur temps Roger Bastide, Michel Leiris et Alfred Métraux. Ces trois anthropologues rejettent en effet l’approche psychiatrique de la possession où la transe est conçue comme un état psychopathologique ou une libération incontrôlée de pulsions ; ils acceptent en revanche à différents degrés l’aspect joué de la possession. Dès 1938, Leiris anticipe les développements sur le « vestiaire de personnalités » qui aboutissent à la publication de La possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar. Bastide plaide plutôt pour la vérité de la possession – qui peut être authentique sans être pathologique – dans son ouvrage sur Le Candomblé de Bahia. Le jeu d’acteur est pour lui plutôt un signe de dégénérescence que de vitalité religieuse. Quant à Métraux, auteur d’un grand ouvrage sur Le Vaudou haïtien, il tangue entre l’empathie qui porte à ajouter crédit à la réalité de la possession et l’ironie voltairienne qui n’y voit qu’une supercherie.

On peut aujourd’hui reprendre ce débat en des termes nouveaux pour au moins deux raisons. La première est d’ordre épistémologique, les sciences sociales d’aujourd’hui n’étant plus celles des années 1950 : les données ethnographiques sont plus abondantes, les théories se sont renouvelées et de nouveaux courants sont apparus et se sont développés récemment, en particulier les approches cognitives, pragmatiques, les gender studies, les performance studies ainsi que la théorie littéraire. La deuxième raison est liée aux transformations du monde contemporain auxquelles n’échappent pas les cultes de possession. La mise en spectacle, la marchandisation de la culture, l’accélération et la généralisation de la communication électronique sont des processus qui caractérisent la surmodernité et qui ont des effets notables sur l’endorcisme rituel. On se propose ainsi de revisiter l’anthropologie de la possession en différents lieux : à Mayotte, au Brésil, au Maroc et en Argentine. On verra que la possession y devient parfois un spectacle global.

 

DOSSIER : Le possédé spectaculaire. Possession, théâtre et globalisation

Coordonné et présenté par Erwan Dianteill et Bertrand Hell

 

Erwan Dianteill & Bertrand Hell, Introduction

 

Bertrand Hell, Négocier avec les esprits tromba à Mayotte.

Retour sur le « théâtre vécu » de la possession

 À partir de l’observation ethnographique des rituels de fin d’initiation d’une adepte mahoraise du culte des esprits tromba, cet article se propose de revenir sur le concept de « théâtre vécu » introduit par Michel Leiris en 1958. À la même époque, Roger Bastide et Alfred Metraux proposaient, eux aussi, de rompre avec une problématique centrée sur l’opposition authenticité-inauthenticité. Cette voie fut cependant abandonnée par l’ethnologie française, et l’anthropologie de la transe se circonscrit au seul débat entre le structuralisme et le fonctionnalisme. Les récentes avancées des neurosciences relatives à l’hypnose et aux divers états de conscience permettent aujourd’hui de rouvrir le dossier. Il est ainsi possible, par exemple, de comprendre le vécu des troubles physiologiques liés à la transgression des interdits qu’imposent les esprits, à la lumière de l’aversive therapy utilisée depuis une trentaine d’années par l’hypnose médicale. Plus globalement, une relation est à établir entre le travail initiatique et le processus d’ancrage que permet l’induction hypnotique. Dans une telle perspective, l’anthropologie de la possession peut renouveler ses objets et revisiter utilement ses terrains en s’intéressant, plus en profondeur, aux mécanismes des stimuli, à la diversité des états de possession ou à l’accordage affectif prévalant dans le cercle des initiés.

 

Erwan Dianteill, Le caboclo surmoderne.

Globalisation, possession et théâtre dans un temple d’Umbanda à Fortaleza (Brésil)

 Cet article documente les processus de transition entre le local, le global et le spatial dans le cas de l’umbanda au Brésil, et en particulier dans le cas d’un temple de Fortaleza. Constituée dans le sud du Brésil à partir de sources africaines et spirites, l’umbanda a été introduite dans le Ceará dans les années 1950, dans une sorte de double déplacement entre le Sud industriel et le Nordeste. Si les gens se déplacent, les esprits aussi ; ils descendent du ciel pour intervenir dans les affaires humaines, en interagissant avec une personne par le truchement d’un médium ou par téléphone. Cette intrusion peut prendre la forme d’une transgression : la traversée des frontières cosmologiques va souvent de pair avec des comportements incongrus, c’est-à-dire déplacés, de certains esprits. La communication instantanée, la réduction du temps et de l’espace caractérisent la sur-modernité selon Marc Augé (1992) ; ces traits sont aussi constitutifs d’une vision du monde où les esprits peuvent se déplacer instantanément d’un lieu à un autre, ou même être dans plusieurs lieux à la fois.

 

Maïra Muchnik, Une transe dénaturée ?

Cultes de possession afro-brésiliens à Buenos Aires

À partir du cas de l’exportation des religions afro-brésiliennes, umbanda et batuque, depuis le sud du Brésil (Porto Alegre) vers l’Argentine (Buenos Aires), cet article analyse les adaptations et transformations de la pratique de la transe dans ce nouveau contexte socioculturel, vierge de toute tradition d’origine africaine collectivement partagée, et hostile à l’installation de ces nouvelles religions perçues comme de dangereuses sectes étrangères envahissant le pays . Partant des discours des fidèles plus ou moins récemment convertis, il s’agit de réfléchir aux significations que prennent ici la possession et le rapport au monde des esprits.

 

Déborah Kapchan, The Festive Sacred and the Fetish of Trance.

Performing the Sacred at the Essaouira Gnawa Festival of World Music

Que se passe-t-il lorsque une pratique sacrée locale telle que la transe est fétichisée, détachée de son contexte d’origine et mise en circulation en tant que signe autonome sur les marchés transnationaux et les festivals internationaux de musique? Lorsqu’une pratique rituelle est ainsi déplacée, cela n’affecte pas seulement le contexte de la performance – le milieu social d’échange – cela change également la pratique elle-même. Tel est le cas de ce que l’on nomme “la transe” lorsque qu’elle circule dans le monde globalisé: elle est fétichisée, traitée comme un objet doté de pouvoirs effectifs, elle devient finalement une forme du capital symbolique qui permet de recréer la catégorie du “sacré” dans un contexte transnational. Cet article se concentre sur un exemple d’un tel processus de fétichisation : le Festival Gnawa et musiques du Monde d’Essaouira au Maroc. En mettant l’accent sur “l’universalité” de la musique, les festivals internationaux de musique comme celui d’Essaouira construisent une notion de sacré pour des “fidèles” qui viennent régulièrement de loin afin d’être “emportés” par la transe musicale.

 

DOCUMENTS ET MATERIAUX

Réponse de Roger Bastide à Michel Leiris (1958)

 

ETUDES ET ESSAIS

 

Fernando Giobellina Brumana, Une ethnographie ratée.

Le Modernisme brésilien, le département de Culture de São Paulo et la Missão de Pesquisas Folclóricas

Cet article porte sur le projet inspiré et développé par le modernisme brésilien, afin de récupérer le patrimoine musical, d’usage fondamentalement religieux, du Nord et du Nord-est brésilien. Concrètement, il s’agit de la tentative menée dès la fin des années 1930 de constituer une archive d’ethnomusicologie, tentative financée et dirigée par le Secrétariat à la Culture de la Ville de Sao Paolo. Mario de Andrade (l’auteur de « Macunaíma ») dirigea pendant deux ans environ ce Secrétariat, institution au sein de laquelle Lévi-Strauss a fait ses premiers pas en tant qu’ethnologue.

 

Mathieu Claveyrolas, Les temples de la Mère Inde, musées de la nation

Le temple Bharat Mata de Bénarès, en Inde du Nord, est dédié à « Mère Inde » ; il propose comme image « divine » une carte en relief du territoire indien. Étudier ce temple moderne, inauguré en 1936 par Gandhi, permet d’analyser l'ambiguïté d'un lieu qui hésite entre le statut de musée dédié à la nation indienne séculière, et celui de temple à la nation hindoue divinisée. Temple-musée que des pèlerins-touristes visitent sans émotion ni dévotion véritable, le Bharat Mata pose la question des liens entre religion, histoire et politique, et de leur évolution, ainsi que des réactions pratiques locales à ces lieux au service de différentes rhétoriques nationalistes.

 

Marie Mauzé, Trois destinées, un destin.

Biographie d’une coiffure kwakwaka’wakw

Une coiffure cérémonielle faisant partie de la collection du poète suuréaliste André Breton a été restituée aux Kwakwaka’wakw de la la Colombie britannique en septembre 2003 à l’initiative d’Aube Elléouët-Breton et de sa fille Oona. A partir de l’analyse critique de l’histoire singulière de la coiffure, l’auteur met au jour les transformations de statut et de signification de l’objet ainsi que les enjeux politiques culturels et esthétiques dans lequel il était pris au cours de son existence. L’exemple de la coiffure et plus largement celui de la Potlatch Collection montre qu’un objet extrait de son contexte d’origine ne retrouve généralement pas son statut initial même dans le cadre de sa restitution à la communauté qui l’a fait naître.

 

Steven Hooper, La collecte comme iconoclasme. La London Missionary Society en Océanie

Durant la première moitié du dix-neuvièmeXIXe siècle, de nombreux objets importants de Polynésie furent collectés par la London Missionnary Society et exposés dans leur musée de Londres. Plusieurs sont abordés dans cet article. L’acquisition de ces objets, souvent référencés comme des idoles, était un processus plus complexe qu’on l’a souvent imaginé, qui impliquait des choix stratégiques pour les Polynésiens comme pour les missionnaires. On suggère que la préservation de ces objets a été faite sous l’émulation du chef tahitien Pomare en 1816, et que différents types de pratiques iconoclastes eurent lieu, depuis l’iconoclasme par destruction jusqu’à l’iconoclasme par neutralisation et préservation. Polynésiens et missionnaires avaient des motifs clairs pourraisons évidentes de préférer l’iconoclasme par préservation, les premiers dans le but d’obtenir des trophées de leurs victoires sur leurs rivaux et de fournir des preuves matérielles de leur conversion, les seconds afin de fournir des preuves matérielles des leurs succès évangéliques de leur évangélisation et de trouver un moyen d’obtenir des fonds à travers les expositions au musée de la LMS. Ces opérations permirent la survie d’objets aujourd’hui réévalués comme une part importante du patrimoine et des grandescomme des œuvres d’art majeures.

 

Suzanne Duco, Yves Laloy.

Un dialogue entre primitivisme et surréalisme

Architecte de formation, Yves Laloy commence à peindre vers 1950. André Breton a découvert son œuvre avec admiration en 1958 et la compare avec les tableaux de sable des Indiens navajo. L’art d’Yves Laloy est marqué par un double vocabulaire : des compositions géométriques d’une grande audace picturale et des tableaux figuratifs empruntant des thèmes au surréalisme, bien que l’artiste ait récusé ce mouvement. Les compositions géométriques, qui sont des itinéraires spirituels, peuvent être mis en regard avec l’art tribal. Quant aux personnages, grotesques ou tragiques, ils ont des traits communs avec les masques terrifiants des Amériques. Il n’y a pas d’influence directe, mais une identité de la démarche spirituelle. Ainsi, le dialogue fécond entre le surréalisme et les arts non-occidentaux est présent dans une grande partie de l’œuvre d’Yves Laloy.

 

CHRONIQUE SCIENTIFIQUE

 

Interview : l’exposition Animal au musée Dapper

Entretien avec Christiane Falgayrettes-Leveau, directrice

Compte rendu de l’exposition, par Erwan Dianteill

 

Note critique : l’art yup’ik au musée du quai Branly. Trois masques de la collection Robert Lebel.

Gwenaële Guigon et Marie Mauzé

 

Comptes rendus

Thierry Simon à propos de : Spectacle « le rituel Abakua : les hommes léopards Ekpe, du Nigéria à Cuba »

Bertrand Hell, à propos de : Emma Cohen, The Mind possessed...

Erwan Dianteill, à propos de : Jérôme Souty, Pierre Fatumbi Verger…

Emma Aubin-Boltanski, Deborah Kapchan. 2007. Traveling spirit masters. Moroccan Gnawa trance and music in the global marketplace

Bertrand Hell, à propos de Michel Perrin, Voir les yeux fermés. Arts, chamanismes et thérapies

Marion Aubrée, à propos de : Fernando Giobellina Brumana, Soñando con los Dogon : en los orígenes de la etnografía francesa

Catherine Choron-Baix, à propos de : Sophie Godefroit et Jacques Lombard, Andolo. L’art funéraire sakalava à Madagascar,

Christian Coiffier, à propos de : Barbara Glowczewski (dir.), Le Défi indigène

Andrea D’Urso, à propos de : Gérald Boncourt et Michael Löwy, Messagers de la Tempête. André Breton et la Révolution de Janvier 1946 en Haïti.

Raphaël Rousseleau, à propos de : L’Inde avant l’Inde, photogr. Ruth van der Molen, intr. Jean-Claude Carrière, textes Gérard Clot.

Bertrand Hell, à propos de : Jacques Hainard et Philippe Mathez (dir), Le Vodou, un art de vivre

Carmen Bernand, à propos de : Margarita Xanthakou, Identités en souffrance. Une ethnologie de la Grèce