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18 décembre

Gradhiva n°6

Automne 2007 : Voir et reconnaître, l'objet du malentendu

Gradhiva n°6

L’étude des taxinomies, leurs rapports avec l’organisation sociale et plus généralement avec la culture, constituent autant de questions classiques en anthropologie. Depuis Mauss, Durkheim ou Lévy-Bruhl, c’est bien de la variabilité culturelle des catégorisations dont il est question. Ce dossier aborde, de façon interdisciplinaire, le problème de l’adéquation de l’idéel et du réel, en privilégiant l’étude des malentendus, des méprises, des équivoques. Comment reconnaître un objet, une image, une personne ? Quelle est l’origine du désajustement des catégories aux choses qu’elles devraient pouvoir circonscrire ? Comment se fait malgré tout la reconnaissance, c’est-à-dire l’identification d’un objet naturel ou social, jusqu’à son inclusion dans une grille conceptuelle préexistante ? Comment se comporte alors la table des catégories indigènes lorsqu’elle doit intégrer l’inédit, la singularité ou la nouveauté radicale, sans pour autant éclater ? De l’Amazonie aux îles Salomon, en passant par l’Europe et le Dahomey, c’est à un regard sur le regard que les auteurs nous convient ici.

DOSSIER « VOIR ET RECONNAÎTRE, L’OBJET DU MALENTENDU »

Coordonné et présenté par Jean-Pierre Goulard

Laurent Barry, L’homme de qualité

Si la pensée du racisme biologique – de Gustave Klemm à Joseph Arthur de Gobineau – n’apparaît que dans le courant du xixe siècle, c’est, si l’on en croit les récits que nous proposent les historiens des sciences du vivant, que la pensée de l’inscription de l’individu dans une identité et un héritage proprement biologiques vient tout juste de prendre corps.

Avant cela, la Nature est muette. Du moins ne fait-elle que se reproduire inlassablement à l’identique dans des destinées individuelles qui jamais n’influent elles-mêmes sur un héritage dont elles ne sont que les récipiendaires, jamais les auteurs, moins encore les arbitres.

Pourtant, si le concept d’hérédité biologique n’apparaît que tardivement en tant qu’expression scientifique, cela ne signifie pas, comme le supposent nos modernes exégètes, que la pensée de l’inscription somatique soit totalement absente de la pensée des Anciens. Si elle n’y relève pas nécessairement d’un discours savant parfaitement construit, l’on en perçoit en revanche nettement les échos dans d’autres types de productions littéraires de l’époque.

C’est, alors, à une relecture de certains de ces textes, qui mettent en scène une génétique d’avant la génétique, une pensée préscientifique d’une hérédité qui ne distingue pas encore, dans le legs humain, entre les parts respectives de l’inné et de l’acquis, de la nature ou de la culture, que l’auteur nous convie ici.

d’avant la génétique, une pensée préscientifique d’une hérédité qui ne distingue pas encore, dans le legs humain, entre les parts respectives de l’inné et de l’acquis, de la nature ou de la culture, que l’auteur nous convie ici.

Béatrice Fraenkel, L’invention de l’art pariétal préhistorique. Histoire d’une expérience visuelle

En 1906, Félix Regnault annonce à la Société d’anthropologie de Paris la découverte d’empreintes de mains humaines dans la grotte de Gargas (Hautes-Pyrénées). Fouilleur habitué de ce site qu’il arpente depuis trente ans, il n’avait pas « vu » les empreintes. L’article retrace la genèse multiforme d’un regard scientifique qui se déplace du sol vers les parois, qui s’approche des surfaces, qui les scrute pour en identifier les figures et les signes et finit par en concevoir une lecture. L’enquête montre comment la découverte de Regnault dépend d’une histoire savante associant une découverte initiale, celle d’Altamira, refusée et censurée par les autorités scientifiques d’alors, à des expériences ultérieures vécues comme des révélations et autorisant toute une communauté à « découvrir » de nombreux sites dont certains, déjà aperçus par les fouilleurs, avaient été oubliés.

Jean-Pierre Goulard, Le sauvage en général

Une gravure du début du XIXe siècle proposée par deux naturalistes, Spix et Martius, a très vite retenu l’attention. Elle a été reprise, souvent remaniée, dans les années suivant sa publication. L’analyse porte tout d’abord sur la combinaison des éléments qui ont servi à sa composition. La mise en parallèle du mode opératoire des emprunts qui s’en sont suivis cherche ensuite à montrer combien cette image a pu correspondre à une perception du sauvage devenue emblématique, assurant ainsi la pérennisation de cette représentation. Elle s’inscrit en effet dans la volonté de l’époque de savoir et de voir pour classer les éléments de la nature dans laquelle ce sauvage a toute sa place, à l’instar de la faune et de la flore.

Dimitri Karadimas, Yurupari ou les figures du diable. Le quiproquo des regards croisés

Yurupari est une des figures emblématiques des sociétés indigènes du Nord-Ouest amazonien. Matérialisé par des flûtes lors des rituels d’initiation masculine, le personnage que celles-ci sont censées incarner reste en partie énigmatique. Les interdits auxquels sont soumis les femmes et les non-initiés, le rituel, le mythe... l’ensemble forme un « complexe » qui confine au sacré.

D’abord associé au « malin » ou au « diable » par les missionnaires qui, au xixe siècle, tentaient d’en éradiquer la présence et le rituel, ce complexe a longtemps fait l’objet, dans la littérature associée à cette aire culturelle, d’abondants débats où il intervenait en tant que construction protéiforme proche du monothéisme.

L’article se propose de revenir brièvement sur les éléments composant ce complexe et de les éclairer à l’aide d’une analyse des énoncés mythiques et des iconographies de certains masques associés à l’éthologie des êtres qu’ils incarnent.

La proposition d’analyse se fonde sur l’hypothèse que l’iconographie de la figure du diable véhiculée par les missionnaires aurait été reconnue comme « Yurupari » par les Indiens ; la reconnaissance aurait ainsi été l’œuvre des Indiens et non celle des missionnaires. La réflexion porte sur ces regards croisés du donné à voir, ainsi que sur les interdits de montrer et de regarder ; bref, le statut du « regard iconographique » est interrogé.

Sandra Revolon, Sacré curios. Du statut changeant des objets dans une société mélanésienne (Aorigi, à l’est des îles Salomon)

À Aorigi, à l’est des îles Salomon, comme ailleurs, les sculptures sur bois prennent leur sens selon le contexte dans lequel elles interviennent. Mais ce sens n’est pas attribué de manière définitive ; au contraire, il fluctue au gré des catégories que traversent ces objets, passant du profane au sacré et, du même coup, de la sphère de l’aliénabilité à celle de l’inaliénabilité. Cette mobilité conceptuelle fut à l’origine de changements dans les regards successivement portés par les Owa sur les « bols des hommes » qui, d’abord créés à l’intention exclusive des Occidentaux dès le xixe siècle, devinrent ensuite des objets rituels apuna, réservés aux initiés dans leurs relations avec les ancêtres des défunts assassinés.

Gaëlle Beaujean-Baltzer, Du trophée à l’œuvre : parcours de cinq artefacts du royaume d’Abomey

Entre 1893 et 1895, des officiers français donnent au musée d’Ethnographie du Tro- cadéro une partie du butin de guerre saisi au Dahomey, vingt-sept objets exactement. Cet article propose de retracer la « biographie » de cinq de ces trophées, les informations sur ces objets étaient succinctes, incomplètes et/ou erronées. L’exposition de ces œuvres de grande taille, singulières dans le vocabulaire de la sculpture mondiale, a encouragé les chercheurs à en savoir plus. L’usage et le parcours de ces objets se sont ainsi révélés au fil du temps, sur plus d’un siècle, comme représentant un véritable défi pour la mémoire : celle des œuvres, des artistes, des pratiques religieuses et régaliennes à Abomey. La diffusion publique de ces objets, notamment par la photographie, a contribué à leur réputation dans le monde, incitant le gouvernement béninois à en commander des copies pour le musée d’Abomey. Enfin, à Paris, depuis 2000, certains de ces artefacts sont reconnus comme des chefs-d’œuvre universels et d’autres comme des remèdes contre l’amnésie historique, transformant timidement mais ouvertement le musée en lieu de mémoire de l’histoire coloniale.

ETUDES ET ESSAIS

Vincent Debaene, Les « Chroniques éthiopiennes » de Marcel Griaule. L’ethnologie, la littérature et le document en 1934

Publié en 1934, Les Flambeurs d’hommes de Marcel Griaule relate la première « mission Griaule », en 1928, dans la région du Godjam en Ethiopie. Quoique oublié aujourd’hui, l’ouvrage rencontre un succès certain lors de sa parution. Et il mérite qu’on s’y arrête à nouveau en raison de quelques singularités qui le rendent tout à fait unique et sans équivalent dans l’ensemble des récits ethnographiques du xxe siècle, à commencer par le fait que Griaule y parle de lui-même à la troisième personne. Cet article s’attache à rendre compte de ces singularités en situant ce curieux récit dans le contexte épistémologique de l’ethnologie de l’entre-deux-guerres. Les Flambeurs d’hommes peut en effet être lu comme un révélateur des contradictions de la discipline à cette époque. Il témoigne en particulier du rapport coupable de l’ethnologie à la littérature, la littérature étant à la fois ce dont il faut se défaire au nom du document et la technique dont on rêve en raison de sa capacité supposée à restituer « l’atmosphère morale » d’une société.

Marie-France Fauvet-Berthelot, Leonardo López Luján et Susana Guimarães, Six personnages en quête d’objets. Histoire de la collection archéologique de la real Expedicion Anticuaria en Nouvelle-Espagne

Pour mieux connaître les territoires qu’elle a colonisés en Amérique, l’Espagne a organisé des expéditions scientifiques comme la Real Expedición Anticuaria chargée, entre 1805 et 1809, d’inventorier, de décrire et de dessiner les monuments et sculptures précolombiens de la Nouvelle-Espagne. La collection « Latour Allard », acquise par la France en 1849 et aujourd’hui dans les collections du musée du quai Branly, est issue de cette mission scientifique.

Grâce à des archives conservées au Mexique, en France et aux États-Unis, ainsi qu’aux dessins de l’expédition scientifique, nous avons pu retracer l’odyssée de cette collection de cent quatre-vingt-deux pièces archéologiques qui, dès son arrivée en France en 1825, a suscité bien des commentaires de la part des autorités du Mexique indépendant comme des milieux érudits français.

NOTE CRITIQUE ET COMPTES RENDUS

Morgan Jouvenet, Rap, techno, électro, le musicien entre travail artistique et critique sociale

Benoît de l’Estoile, Le goût des Autres. De l’Exposition coloniale aux arts premiers

Frank J. Korom, Village of Painters. Narrative Scrolls from West Bengal