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22 août

Gradhiva n°4

automne 2006 : Le commerce des cultures

Le quatrième numéro de Gradhiva affirme la volonté de la revue de se situer à la croisée de l’anthropologie, de la muséologie et de l’histoire.
Il s’ouvre par deux études qui relèvent de l’ethnohistoire. Jean Jamin et Yannick Seité proposent une ethnographie d’un air de jazz et mettent en exergue la fonction de ces « chansons » dans la culture populaire, la littérature, mais aussi dans la constitution de l’identité et la relation à l’altérité, noire ou blanche, américaine ou européenne, juive, etc. Le texte de Bernard Formoso revisite la manière dont s’est constituée l’image occidentale de l’Indochine chez les orientalistes du XXe siècle et montre comment ont été interprétées les influences des autres cultures de la région, qu’elles soient indienne, chinoise ou autre. Cette étude permet un retour sur l’histoire des sciences ethnographiques et archéologiques en Extrême-Orient et leurs grands représentants.
Deux articles proposent ensuite une analyse ethnographique d’institutions muséales. Julio Vezub se penche sur l’expérience du musée Leleque en Patagonie argentine et décrit la difficile coordination entre les muséologues, le groupe Benetton, mécène de l’institution, et les populations mapuche et tehuelche concernées par ce musée. Mathieu Claveyrolas parcourt en ethnographe le musée situé au cœur de la Sagrada Familia de Barcelone. A travers ce musée consacré autant à la basilique, à son chantier inachevé qu’à son créateur Gaudi, il sonde les manières dont un patrimoine religieux et culturel se construit, ou est en train de se faire.
Enfin, un ensemble de deux textes formant dossier est consacré à une performance des indiens Wauja réalisée dans le cadre du Festival « Radio France et Montpellier » à l’été 2005. Ce spectacle a mis en scène des rituels wauja, dont la danse des grands masques, les Atujuwà, constituait le point d’orgue. Il a permis également à ce public occidental d’entendre la musique des flûtes et des chants caractéristiques du Haut-Xingu. Avec plus d’un an de recul, quatre ethnologues brésiliens, américains et français spécialistes de cette région de l’Amazonie reviennent sur cette expérience unique et évoquent l'adaptation de la tradition à la demande muséale.

sommaire

études et essais
- Jean JAMIN, Yannick SEITE
"anthropologie d’un tube des années folles. De jazz en littérature"
- Bernard FORMOSO
"l’Indochine vue de l’Ouest"
-
Julio VEZUB
"le musée Leleque et le groupe Benetton en Patagonie argentine"
-
Mathieu CLAVEYROLAS
"e musée d’un lieu saint en chantier, la Sagrada Família entre archives et achèvement virtuel"

dossier
“le Commerce des cultures”, Aristoteles Barcelos Neto, Marcelo Fiorini et Christopher Ball, Franck Beuvier.

chroniques scientifiques

résumés des "études et essais"

Jean JAMIN, Yannick SEITE
"anthropologie d’un tube des années folles, de jazz en littérature"

À partir de la musique de jazz et de l’un de ses plus célèbres thèmes, cet article se propose, d’explorer cette sorte d’“ épopée de la chose ” que sont, selon la belle formule du philosophe Alain, musique et chant, et où ce qui s’expriment dans leur apparente contingence est non seulement une modulation mais un modelage du rapport de soi à soi, et de soi à l’autre. Sujet bien évidemment anthropologique qui sera abordé à travers l’étude de trois œuvres d’écrivains du xxe siècle (Pierre Mac Orlan, Jean-Paul Sartre, Alessandro Barrico) et où le “ chant du jazz ”, que toutes trois placent au premier plan, traduit une dialectique de l’identité et de l’altérité en jouant sur des associations et des contrastes de couleurs tout autant musicales que charnelles, à l’image de la célèbre suite Black, Brown And Beige que Duke Ellington créa en 1943, ou que, vingt ans plus tôt, Darius Milhaud avait voulu restituer dans la musique de ballet La Création du Monde en combinant jazz, blues et traditions musicales européennes savantes, le tout joué et dansé dans un décor conçu par Fernand Léger, aux longs à-plats de couleur, en noir, blanc et ocre. Nous sommes ici, avec ces trois œuvres, en noir, blanc et blond.

Bernard FORMOSO
"l
’Indochine vue de l’Ouest"

Le présent essai est une revue critique des thèses qu’ont produites entre 1910 et 1960 les principaux orientalistes européens et leurs émules asiatiques à propos de l’entre-deux des pôles de civilisation indiens et chinois que constituait à leurs yeux l’Asie du Sud-est ; une interface régionale parfaitement résumée par le terme Indochine appliqué à sa partie continentale. Qu’ils soient français (S. Levy, G. Coedes, P. Mus), hollandais (J.C. Van Leur), britanniques ( H.G. Quaritch Wales) ou indiens (B.R. Chaterjee, N. Sastri, R.C. Majumdar), leurs points de vue, profondément marqués par l’emprise idéologique et institutionnelle des spécialistes de l’Inde sur l’orientalisme de l’époque, oscillait entre une approche diffusionniste qui faisait des cultures autochtones du sud-est asiatique le simple assemblage d’idées venues d’ailleurs et une approche certes plus respectueuse du dynamisme des sociétés locales, mais qui malgré tout leur conféraient un rôle mineur dans leur propre fabrique culturelle.

Julio VEZUB
"l
e musée Leleque et le groupe Benetton en Patagonie"

Le groupe Benetton a financé la réalisation d’un musée d’histoire régionale, qui a ouvert ses portes en mai 2000 au milieu d’une grande estancia dont il est propriétaire dans le nord-est de la Patagonie argentine. C’est à partir de l’expérience de l’un des membres de l’équipe d’anthropologues et d’historiens qui a élaboré les expositions du musée Leleque que sont analysées les utilisations et les interprétations de photographies de la fin du XIXe siècle représentant des indigènes alors définitivement écartés du contrôle du territoire de la Patagonie. L’article retrace les conflits de mémoire et ceux relatifs à la propriété de la terre qui se sont ouverts à cette occasion entre le groupe Benetton et les familles mapuches. Il s’interroge aussi sur les aspects éthiques de la participation de professionnels des sciences sociales à l’élaboration de récits historiques dans les conditions d’un parrainage privé.

Mathieu CLAVEYROLAS
"l
e musée d’un lieu saint en chantier. La Sagrada Família entre archives et achèvement virtuel"

L’église catholique de la Sagrada Família, à Barcelone, est un lieu saint monumental dont la construction, entreprise à la fin du XIXe siècle par l’architecte catalan Antoni Gaudí, est encore de nos jours en pleine activité. Ce chantier comprend un musée qui illustre et concentre la plupart des enjeux de ce lieu. D’une part, le musée ne se contente pas d’exhiber, de façon plus ou moins pédagogique, les étapes et les techniques du chantier ; il contribue au contraire pleinement à la patrimonialisation de ce lieu saint à venir qu’est la Sagrada Família, et à la béatification en cours de son architecte principal. D’autre part, non content de récapituler la visite du chantier que touristes et fidèles effectuent, le musée illustre, à travers des procédés muséographiques souvent originaux, les différentes temporalités du chantier et remplit une fonction de projection de l’œuvre achevée.