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1 octobre

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Gradhiva n°3

juin 2006

144 pages, 16 pages couleur

18 €

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« Shon-ta-ye-ga » - petit loup. oeuvre commandée par le roi Louis-Philippe à la suite du spectacle de danses présenté par la troupe indienne de George Catlin au Louvre en 1845. peinture à l'huile 81 x 65 x 2,5 cm, 2065 g.

la danse de l'aigle. oeuvre commandée par le roi Louis-Philippe à la suite du spectacle de danses présenté par la troupe indienne de George Catlin au Louvre en 1845. peinture à l'huile 81 x 65 x 2,5 cm, 2065 g.

 

© musée du quai Branly, photo Patrick Gries

Gradhiva n°3

printemps 2006 : Du Far West au Louvre : le musée indien de George Catlin

Ce numéro est tout entier consacré à la présentation à Paris en 1845 par George Catlin de son « Musée indien » : galerie de portraits réalisés par ce peintre, collection d’objets, mais aussi représentations des Indiens dont certains firent le voyage avec lui. La parution de ce numéro a coïncidé avec l’inauguration du musée du quai Branly. Coïncidence heureuse : l’Indian Gallery de Catlin fut en effet, en 1845, le premier vrai musée d’anthropologie ouvert au public à Paris — au musée du Louvre d’abord, puis dans la salle Valentino à Paris.

Ce dossier est donc l’occasion de redécouvrir une entreprise ethnographique et muséographique d’envergure, récemment remise en lumière aux Etats-Unis, mais mésestimée et presque oubliée en France. Au XIXe siècle, l’impact fut pourtant considérable. De Baudelaire à George Sand en passant par Delacroix, Gautier et Nerval, la génération féconde des romantiques ne laissa pas passer inaperçus les Indiens exposés par Catlin. Des traces de la représentation de l’Indien que cet événement porte se retrouvent aussi dans la culture populaire, les journaux et les images d’Epinal. Enfin, le « Musée indien » de George Catlin s’insère à plus d’un titre dans une histoire de la formation des musées de part et d’autre de l’Atlantique.

sommaire

Daniel Fabre, "Catlin vu d’Europe, présentation"
Claude Macherel, "Genèse d’une arche américaine pour les Indiens"
George Catlin, « peintre américain »? Sans doute, mais en quels sens? De son temps (1796-1872), deux sortes mutuellement exclusives d’Américains vivaient sur le continent : les Indiens natifs et des colons d’origine européenne. Dès l’enfance, Catlin s’est trouvé au confluent des deux courants. Yankee par filiation, éducation, tempérament, il reçut très tôt l’apport décisif des sources indiennes. Le garçon ne se laissait pas partager. Son histoire et celle des siens, nouées à l’enfantement sanglant de la nation américaine, le mirent donc au défi de concilier des contraires. Catlin releva le défi l’âge d’homme venu, tenant le pari fou de tout réconcilier dans une création issue de sa tête et de ses mains : « son » Indian Gallery. L’œuvre réalisée, il la fera vivre à se ruiner, identifié à elle jusqu’à son dernier souffle.
Le contenant est occidental ; c’est une arche de mémoire. L’Indian Gallery remodélise l’arche mythique de la Genèse, pour sauver de la plus fatale des disparitions, l’oubli, son précieux contenu : de grands pans de cultures indiennes, des milliers d’Indiens en images, autant d’objets, des visages et des usages que la déferlante conquérante de l’Ouest allait engloutir peu après. Mais la peinture ne dépeint pas cet homme tout entier. Indépendant et volontaire, avide de renommée mais piètre commerçant, Catlin était aussi chasseur, navigateur, ethnographe, écrivain, muséographe, metteur en scène de tableaux vivants. Des vivants amérindiens, naturellement.

Patricia Falguières, "Catlin, la peinture et l'« industrie du musée »"
Et si Catlin était en effet avant toute autre chose, comme il l’affirma lui-même à plusieurs reprises, un peintre d’histoire ? Et un peintre d’histoire européen ? Car le spectacle s’est imposé aux artistes anglo-saxons vers 1800 comme une exigence intrinsèque à la pratique de l’art dans une conjoncture très particulière autant qu’oubliée : la décomposition des structures académiques qui régissaient jusqu’alors l’exercice et la réception de l’art. Deux voies simultanément s’offrent alors aux praticiens de l’art : celle des déploiements spectaculaires et inédits de la peinture qu’illustrent transparents, tableaux mouvants, panoramas, dioramas, etc. Celle du show business encore appelé museum industry : l’industrie de l’exposition, une aire culturelle interlope, où théâtre, attractions et « musées » réactivent, dans le contexte des métropoles modernes, l’antique économie des wunderkammer de la renaissance. Une phase de l’histoire culturelle de l’Europe dont nous ne voulons plus rien savoir.

Daniel Fabre, "L'effet Catlin, Paris, 1845-1846"
La présentation à Paris du Musée indien de George Catlin, de mai à septembre 1845, puis, en mars 1846, de deux de ses portraits d’Indiens au Salon annuel, ne déclencha pas seulement la curiosité générale, elle eut un effet immédiat sur la jeune génération des artistes. Ils trouvèrent dans ce musée-spectacle et dans cette peinture un aliment inattendu pour construire une esthétique nouvelle dans laquelle « l’autre de l’art », soit toutes les formes de création a priori exclues du champ académique, tenait un rôle majeur. L’article compare les réactions de Théophile Gautier, George Sand, Gérard de Nerval, Champfleury et Baudelaire, visiteurs attentifs du Musée. Tout en reconnaissant l’apport de Catlin, ils s’opposent sur le sens de la « sauvagerie » qu’ils découvrent : relève-t-elle du primitif, du primordial ou de l’essence de l’art ?

Gaëtano Ciarcia, "Impressions d'Europe, les Indiens de la galerie Catlin du Far West au Far East"
Durant la période 1839-1848, dans quelques-unes des principales villes européennes, un « musée » itinérant formé d’objets ethnographiques et de tableaux, récoltés et réalisés par le peintre américain George Catlin, est mis en scène. Animée par la présence de plusieurs troupes de « Peaux-Rouges », cette galerie s’inscrit dans la logique de la sujétion coloniale se déclinant selon un style où la production d’une authenticité sauvage est déjà le produit d’une adaptation en marche. Les acteurs indiens sont montrés par Catlin comme des témoins exotiques des mœurs « civilisées ». Leur adhésion explicite ou inconsciente au spectacle de la domination de l’homme blanc en Amérique imprègne leurs postures morales – théâtrales et muséales – représentant le thème du choc culturel. En même temps, dans cette « réserve indienne » mobile et perméable, l’exposition de la « tradition » est à la fois une source ancienne et une ressource économique et symbolique moderne sur laquelle les Indiens investissent. Le dynamisme des individus acculturés occupés dans cette entreprise commerciale explique la nécessité de se donner à voir comme entité folklorique.

Frédéric Maguet, "Des Indiens de papier, entre réception royale et réception populaire"
La présentation, en 1845, du musée itinérant de George Catlin et du spectacle donné par les Iowas sont immédiatement relayés par le magazine L’Illustration, puis, avec quelque délai, par l’imagerie d’épinal. En un siècle qui connaît l’avènement de l’image pour tous, ces deux vecteurs entraînent un bouleversement total de la représentation des Amérindiens au sein du public français. Déjà entamé avec la visite des Osages en 1827, le processus consiste en une mutation profonde du mode de formation des stéréotypes visuels. Une image à prétention réaliste, puisque incluant des traits réellement observés, va entrer dans un jeu de coexistence et de substitution avec l’image allégorique classique du « sauvage d’Amérique ». Se donnant comme un témoignage direct, l’imagerie de l’Indien d’après Catlin résulte en fait d’une opération de recomposition de traits, de motifs et de situations ayant pour effet de produire une représentation assimilable par le public, encore largement active aujourd’hui.

entretien
Quand Delacroix croqua-t-il des Ojibwas ? Entretien d’Arlette Sérullaz avec Claude Macherel

documents et matériaux
- George Catlin, "le musée de l'humanité"(traduction de Patricia Falguières)
- Maungwudaus, compte rendu "des Indiens chippewas qui ont voyagé parmi les Blancs" (traduction de Claudie Voisenat)
- George Catlin, journal, extraits (traduction de Claudie Voisenat)