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21 avril

orientation scientifique

Masque anthropomorphe Krou, Côte d'Ivoire, fin du 19ème siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries, Bruno Descoings - Cliquer pour agrandir, ouverture dans une nouvelle fenêtre
Masque anthropomorphe Krou, Côte d'Ivoire, fin du 19ème siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries, Bruno Descoings

Depuis une quinzaine d’années, la recherche sur l’art connaît un développement important, marqué notamment par un dialogue renouvelé entre anthropologie, histoire et histoire de l’art. Cette mutation s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs.

Pour des sciences humaines et sociales qui ont cessé de considérer les institutions et les structures comme du « déjà là » dont il s’agirait simplement d’étudier l’organisation et les effets, l’art apparaît comme un domaine privilégié – parce que relativement circonscrit – pour l’exploration fine des mécanismes d’émergence, de négociation et de consolidation de formes institutionnelles et de grammaires d’attitudes. Ainsi, l’accent de la recherche porte aujourd’hui non plus sur l’art comme domaine constitué mais plutôt sur les procès d’« artification », autrement dit les voies par lesquelles une pratique ou une production vient à être appréhendée et catégorisée comme une chose appelant un jugement esthétique, plus généralement un type particulier d’attitude émotionnelle et cognitive.

Parallèlement, anthropologie et sociologie ont commencé à déplacer leur regard vers les pratiques et vers les formes de l’action, abandonnant leur focalisation sur les représentations censées donner du sens aux œuvres et plus généralement aux objets. Du coup, elles ont renoué avec l’étude des objets et des techniques en tant que dispositifs de médiation et/ou en tant que formes d’action à distance sur autrui, investies d’intentionnalités spécifiques. En bref, les dimensions pragmatiques et performatives des arts sont désormais prises en compte ; ceux-ci ne sont plus simplement des systèmes de signes mais aussi et surtout des systèmes de relations, des moyens d’agir sur d’autres sujets.

Cette réorientation accompagne au demeurant un changement de perspective sur la nature de la cognition. On ne prend plus pour acquis que la pensée prend une forme avant tout propositionnelle ; le rôle des images et des formes sensibles structurées dans les processus mentaux et affectifs fait l’objet de recherches psychologiques et anthropologiques de plus en plus nombreuses et approfondies.

Masque de façade Chambri, Papouasie-Nouvelle-Guinée, début 20ème siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries - Cliquer pour agrandir, ouverture dans une nouvelle fenêtre
Masque de façade Chambri, Papouasie-Nouvelle-Guinée, début 20ème siècle © musée du quai Branly, photo Patrick Gries

Enfin, on sait que la production, l’exhibition et la circulation d’artefacts artistiques sont devenues un enjeu central dans la formation et la manifestation des identités collectives, dans un contexte où les rapports sociaux tendent de manière croissante à être déclinés en termes d’identités culturelles et/ou ethniques. Les objets, tangibles ou intangibles, susceptibles d’être catégorisés comme « art », sont devenus les emblèmes privilégiés d’une « essence » identitaire spécifique ; plus faciles à contrôler et à négocier que d’autres domaines de la culture, ils sont l’objet par excellence des opérations de patrimonialisation qui accompagnent les revendications identitaires contemporaines. Le réaménagement en cours des musées d’ethnographie ou d’art « primitif » qu’on observe dans tous les pays occidentaux aujourd’hui sont tout à la fois un symptôme et un puissant moteur de ce mouvement général d’appropriation des biens culturels. Dans le même temps, les échanges, emprunts et glissements d’objets, de formes, de styles et de sens, bref les métissages entre traditions différentes, occidentales et non-occidentales, s’accélèrent et s’amplifient, de telle sorte que les distinctions classiques entre formes d’art traditionnelles et « modernes », entre art populaire et art savant, entre art « ethnique » et art dit international s’estompent, se brouillent et s’inversent.

Pour toutes ces raisons, les arts et l’ensemble des faits qui s’articulent autour d’eux constituent aujourd’hui un champ d’étude fertile pour les sciences humaines et sociales. Ce domaine condense, sous une forme « chaude », un ensemble de thèmes qui intéressent un large spectre de disciplines : le rôle, le fonctionnement et le rapport au langage des images et d’autres formes sensibles dans la cognition et l’action, les mécanismes d’institutionnalisation par lesquels se créent des champs, des pratiques et des catégories d’objets susceptibles de jugements esthétiques, les procès qui président à de formation d’identités collectives et les politiques qu’elles engendrent, les rapports historiques et contemporains entre Etats-nations et minorités culturelles, et entre nations dominantes et pays dépendants, telles qu’elles se donnent à lire dans les politiques de patrimonialisation des uns et des autres, etc. Ces questions sont aujourd’hui activement explorées par des historiens et des anthropologues, par des psychologues, des sociologues et des historiens d’art. C’est ce champ de recherches qui a vocation a se développer au musée du quai Branly, d’autant qu’il s’agit d’un domaine de connaissance encore assez fragmenté, où chaque pays et chaque tradition disciplinaire restent mal informés de ce que font les autres, et insuffisamment développé dans nombre de pays européens, notamment en France.