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22 August

Hana Chidiac...

... est née au Liban. Diplômée en histoire de l’art et archéologie, elle est responsable, depuis 2002, de l’unité patrimoniale des collections Afrique du Nord et Proche-Orient au musée du quai Branly. Elle a réalisé de nombreuses expositions temporaires à l’Institut du Monde arabe où elle travailla de 1983 à 2000 (Yémen, au pays de la Reine Saba ; Les ribats de Tunisie ; Yémen, la parole révélée ; Beyrouth, le temps retrouvé ; Châteaux Omeyyades de Syrie…).

Christian Lacroix...

... designer, est un passionné d’art, de mode et de voyage. Il s’inspire dans ses créations des costumes et des traditions orientales et occidentales du 18e, 19e et 20e siècle et autres inspirations provençales, ethniques ou baroques auxquels il emprunte les couleurs chatoyantes, les coupes et les motifs. C’est avec évidence que Christian Lacroix a été choisi pour être scénographe et co-commissaire de l’exposition puisque ses vêtements dessinent une féminité retrouvée. Le commissariat d’exposition et le sens du spectacle ne lui sont d’ailleurs pas étrangers. Il a été commissaire de son exposition au musée Réattu d’Arles et styliste pour de nombreux costumes de scènes.

interview d'Hana Chidiac, commissaire de l'exposition

Hana Chidiac lors du montage de l'exposition L'Orient des femmes vu par Christian Lacroix © musée du quai Branly photo Cyril Zannettacci

Comment est née l’idée de cette exposition ?

Il y a environ trois ans, j’ai proposé un projet d’exposition autour d’un art vestimentaire peu connu, celui des villageoises et des Bédouines de la Syrie, de la Jordanie, de la Palestine et du désert du Sinaï, pays constituant le fameux « Croissant fertile » qui, jusqu’à 1920, ne connaissait aucune frontière. Leurs robes, très colorées et richement brodées, faisaient de ces femmes de véritables « fleurs des champs ». Je voulais concevoir non pas une « simple » exposition de textiles, mais une promenade au milieu des costumes dont les plus anciens datent de la fin du XIXe siècle, de leurs traditions, de leurs
techniques, de leurs broderies. L’exposition n’est pas strictement ethnographique, car nous avons aussi choisi de mettre le « beau » à l’honneur.

Quel est l’objectif de cette exposition ?

Depuis les années 1970, l’image et la physionomie de la femme proche-orientale ont changé. Ce que l’on appelle aujourd’hui « la tenue islamique », zayy islâmî, ou « habit sectaire » qui couvre le corps des femmes sans en rien laisser apparaître, s’impose malheureusement un peu partout.
Si les contacts avec l’Occident ont conduit, dès la première moitié du XIXe siècle, à un abandon progressif des costumes traditionnels orientaux, cette tenue uniforme entraîne la disparition des derniers témoins d’un art vestimentaire séculaire. En effet, nombre de femmes sont désormais contraintes de troquer leurs robes traditionnelles aux broderies chatoyantes contre cet accoutrement austère. Cette exposition est une invitation à la découverte d’un art vestimentaire féminin, d’une façon d’être, de vivre. Elle se veut un hymne aux femmes. Un hommage à celles qui, durant des siècles, ont cherché à créer des modes, pour s’embellir, pour exister au sein d’une société qui les a longtemps marginalisées. Enfin, à celles qui ont par leurs mains et leurs gestes, par leurs goûts et leurs talents, donné à des étoffes et des fils de soie ou de coton une part d’elles-mêmes en composant chaque pièce comme une oeuvre d’art.

Monsieur Christian Lacroix lors du montage de l'exposition L'Orient des femmes vu par Christian Lacroix © musée du quai Branly photo Cyril Zannettacci

Pourquoi avez-vous fait appel au couturier Christian Lacroix ?

Je voulais que cette exposition soit aussi le fruit d’un regard artistique, afin d’enrichir sa dimension scientifique et ethnologique. Mon souhait était de collaborer avec un artiste contemporain, de préférence européen, afin qu’il puisse apporter une nouvelle dimension. C’est grâce aux conseils d’Olivier Saillard, actuel directeur du musée Galliera, que le musée du quai Branly a invité Christian Lacroix à investir la mezzanine Est et à mettre en scène les costumes. Il a tout de suite accepté, à mon grand plaisir.

D’où proviennent les pièces présentées et comment les avez-vous sélectionnées ?

Les costumes présentés proviennent des collections du musée du quai Branly (que nous avons enrichies grâce à de récentes acquisitions), d’une exceptionnelle collection privée – celle de Madame Widad Kamel Kawar qui possède l’un des plus beaux ensembles de costumes du Proche-Orient et en particulier de Jordanie et de Palestine – et enfin un prêt consenti par le musée national de Beyrouth : une émouvante robe d’enfant du XIIIe siècle retrouvée dans une grotte au Liban. J’ai voulu montrer l’unité et la continuité des techniques et des coupes des costumes traditionnels. Nous avons dû nous limiter à une centaine de pièces, et il nous a souvent été difficile d’en écarter certaines, pourtant magnifiques.

La broderie semble être un des fils conducteurs de votre exposition…

La broderie est en effet, dans cette région, un art millénaire. De récentes fouilles ont permis de découvrir en Syrie une empreinte sur l’argile d’un textile brodé qui daterait du IXe ou du VIIIe millénaire av. J.-C., alors que l’archéologie textile a longtemps considéré que l’ornementation par broderie était apparue au Ve ou VIe siècle. Bien entendu, les témoignages complets de cet art sont plus tardifs ; c’est à Palmyre que les chercheurs ont retrouvé les premières étoffes de soie brodée.

L’un des points forts de l’exposition est une robe datant du XIIIe siècle, que conserve le musée de Beyrouth. C’est un témoin exceptionnel car très peu de textiles entiers d’époque médiévale ont survécu dans cette région. Ce costume montre la permanence des techniques vestimentaires au Proche-Orient : les broderies au point de croix présentes sur le plastron de cette tunique rappellent les costumes que portaient les Bédouines et les paysannes.

Les costumes que vous présentez étaient-ils des costumes d’apparat ?

Pendant longtemps, l’embellissement vestimentaire au fil d’or était limité aux hauts dignitaires. L’art de la broderie prend son véritable essor au XIIIe siècle (comme le confirme la robe de la fillette). C’est l’expansion
ottomane en Méditerranée qui le rend populaire. Néanmoins, son usage diffère en ville ou en milieu rural : en ville les habitants ont longtemps brodé au fil d’or et d’argent tandis que les Bédouines ont agrémenté leurs robes et objets de la vie quotidienne avec des fils de soie très colorée qui seront remplacés dans les années 1930 par des fils de coton. Les costumes ornementés qui sont exposés n’étaient pas portés tous les jours, il s’agissait de robes de fêtes qui faisaient partie du trousseau de la mariée. Les femmes commençaient à broder leurs tenues, voiles de tête, objets du quotidien dès qu’elles étaient en âge de tenir une aiguille. Le trousseau que la femme confectionnait durant sa jeunesse la suivrait dans la maison de son futur époux. La richesse dépendait du nombre d’objet brodés détenus.

Le décor des robes brodées a évolué avec l’introduction des fils de coton DMC nés à Mulhouse et qui étaient accompagnés d’un catalogue de motifs. A côté des motifs géométriques ancestraux apparaissent des motifs floraux et d’animaux jamais utilisés jusque là, ces broderies sont donc d’excellents indicateurs de l’époque à laquelle le costume fut confectionné.

De quelle manière la scénographie soutient-elle le propos
de l’exposition ?

La scénographie sera raffinée, poétique… Le visiteur déambulera dans un univers feutré et coloré. Les costumes ne seront pas alignés dans des vitrines. Suspendues ou étendues avec désinvolture, les robes habiteront un espace coloré où se projettera avec la lumière l’imaginaire du couturier vers un Orient rêvé. Je pense notamment à une robe bédouine provenant de la ville d’Al-Salt en Jordanie, qui mesure plus de trois mètres, qui sera mise en valeur d’une façon particulière.

Cette exposition sera une promenade géographique qui débutera par la robe de fillette du Liban. Le parcours nous emmènera ensuite du nord de la Syrie, vers le sud du Sinaï. Quatre espaces géographiques seront ainsi créés. Le sol sera recouvert d’impressions de broderies. Dans chacun de ces espaces nous présenterons des coffres dessinés par Christian Lacroix. Ils contiendront des accessoires des mariées jordanienne, bédouine, syrienne et palestinienne, comme des coiffes, des bijoux, des ceintures et des mouchoirs brodés. Nous avons tenu à aller du sombre vers la lumière. Cette démarche sera également traduite par les socles qui serviront de mise à distance du public. Les socles iront du noir au blanc. L’exposition se terminera par des robes blanches qui seront un clin d’œil aux défilés de mode.

Vous avez prévu un espace pour les malvoyants, de quoi s’agit-il ?

A l’origine, la robe de fillette datant du XIIIe siècle devait se trouver dans la boîte située en fin de parcours afin de rappeler la grotte dans laquelle elle fut découverte. Finalement nous avons souhaité dédier cet endroit au public ayant un handicap visuel. Cet espace abritera des poupées, des aquarelles représentant des costumes traditionnels et des reproductions en taille réduite des robes. Le public malvoyant ou non-voyant pourra les toucher et percevoir les différentes broderies et coupes qui existent. Cette zone pourrait également être un lieu de présentation de textes techniques expliquant l’art de la borderie, de la teinture, etc.

A un moment où l’on parle beaucoup du voile, cette exposition a-t-elle aussi vocation de montrer autre chose des femmes du Moyen-Orient ?

Depuis une trentaine d’années, l’image des femmes orientales vêtues de noir tend à dominer et nous donne l’impression d’un retour en arrière. Ce costume est en train d’envahir les rues du monde arabe. On le voit également en Afrique, dans des régions où le noir n’était jamais porté par les femmes. D’une certaine manière l’exposition cherche à rendre hommage aux femmes orientales et, symboliquement, à montrer que le noir n’a pas toujours régné, pour elles, dans ces pays et surtout pas dans les zones rurales. Les paysannes et les Bédouines ont depuis fort longtemps brodé et orné leurs habits de couleurs variées. Les voiles de visages bédouins étaient également colorés et agrémentés de piécettes : ils étaient de véritables parures.

  • Propos recueillis par Cyrielle Bourdonnault et Julie Arnoux pour la Société des Amis du musée