autour des femmes voyageuses
une présentation des collections du musée du quai Branly
Dans l’histoire des voyages, les femmes sont souvent oubliées ou méconnues. D’aucuns se souviennent des voyages de marins et d’explorateurs, du Grand Tour des jeunes aristocrates des XVIII et XIXe siècles. Il est pourtant évident que les hommes n’ont pas eu le privilège des voyages lointains ou dangereux.
De tout temps, les femmes ont voyagé, solitaires, en groupe ou compagne de voyageurs. Ces pérégrinations, volontaires ou imposées ont de multiples raisons. Elles peuvent être ludiques comme les migrations d’aristocrates européennes, entre saison des eaux et visite de la Suisse ou d’Italie. Elles sont économiques pour les épouses de coloniaux ou les tournées d’actrices. Les pratiques religieuses font également voyager les religieuses missionnaires ou les migrantes fuyant les conflits religieux. Des raisons politiques déplacent les jeunes aristocrates, mariées à l’autre bout de l’Europe ou les militantes politiques, contraintes à des exils volontaires ou forcés. Plus tard, avec le XXe siècle naissant, les premières femmes « scientifiques » n’ont pas hésité à se rendre sur le « terrain » ethnographique.
Dans leurs périples, les femmes, observatrices averties, ont provoqué des rencontres, collectent et pour certaines collectionnent des objets inconnus et insolites, liés à des pratiques étrangères aux moeurs occidentales. D’autres dévoilent leurs aventures par des récits imprimés. Quant aux plus scrupuleuses, elles racontent, collectent et documentent les objets sélectionnés en vue d’un retour au pays. Ainsi s’explique la variété et la richesse des collections transmises par des femmes.
Objets, photographies, dessins, textes imprimés ou archives, toutes les collections issues de ces voyages permettent de retracer et d’illustrer une partie de l’histoire des femmes voyageuses. Ces objets « souvenirs », restitutions des périples ou collectes de missions scientifiques mettent également en perspective les conditions matérielles des voyages, déclinées entre danger et inconfort du voyage, découvertes de pays inconnus et rencontres humaines.
Par l’étude des collections, il est aussi possible d’identifier les raisons qui poussent les femmes à voyager ou encore leurs centres d’intérêt, comme la condition des minorités ou l’éducation des femmes.
La variété des situations et des personnalités interdit de définir une classification fine des femmes voyageuses. Il est cependant possible d’en dresser plusieurs portraits types : les scientifiques, ethnologues ou archéologues, précédées de toutes les autres voyageuses.
des récits de voyage à l'iconographie des premières femmes voyageuses
Les collections du musée du quai Branly révèlent les voyages de femmes dès le XIXè siècle. C’est l’époque où les hommes courent le monde, explorent, conquièrent, dressent des inventaires et des cartes. Les femmes commencent à écrire et participent à l’engouement des relations de voyages et d’exploration. Elles collaborent à des périodiques comme La Revue des deux mondes ou Le Tour du monde pour publier leurs aventures, souvent en feuilleton.
Il est ainsi indispensable de citer Charlotte Dard et son récit La chaumière africaine ou Histoire d'une famille française jetée sur la côte occidentale de l'Afrique à la suite du naufrage de la frégate "La Méduse" [1]. Charlotte Dard est une rescapée de la frégate "La Méduse'' sombrée en 1816 près des côtes du Sénégal. Cent cinquante personnes prennent place sur des bateaux de fortune qui dérivent pendant dix jours, ce que peint Géricault dans le Radeau de la Méduse.
Cette autobiographie est un magnifique témoignage de la vie, riche en rebondissements, de Charlotte Dard, de sa force de caractère et de sa vision de relations harmonieuses dans les colonies. Elle raconte à la fois le naufrage mais également sa vie en Afrique. Elle a 18 ans au moment de son départ pour l’Afrique, 26 ans quand elle prend la plume. Elle stigmatise le désastre qu’est cette aventure coloniale : la ruine de son père, ses tentatives de survie comme cultivatrice avec ses frères métis. A une époque où la France refuse d'abolir l'esclavage et implante les exigences de l’ordre colonial, elle voit leur avenir dans des échanges réciproques avec les Sénégalais et justifie la décision de son père de protéger les esclaves en fuite, ce qui met la famille au ban de la société blanche.
C’est le seul témoignage d'une française ayant vécu en Afrique noire à cette époque. Ce texte, publié en 1824, sera oublié pendant près de 2 siècles.
Second récit passionnant, celui de l’impertinence élégante de Rose Pinon de Saulces de Freycinet.
Le 17 septembre 1817, Rose de Freycinet, 23 ans, embarque clandestinement sur un bateau de la marine nationale, l’Uranie. Elle est déguisée en homme et opère avec la complicité de son mari, commandant du navire ! Elle sera la première femme à revenir vivante d'une circumnavigation, après un naufrage à la Terre de feu.
Le capitaine est acquitté en Conseil de guerre grâce aux collections qu’il rapporte au Museum d'une telle richesse qu'il faut 20 ans de travail pour les publier. Grâce peut-être également au retour sain et sauf de sa femme ! Vite éclipsé sur le plan scientifique, le voyage de l'Uranie suscite un regain d'intérêt par la présence de Rose.
De cette aventure, trois vues croisées témoignent de l’expédition. Le journal de Rose de Freycinet [2] résulte d'un remaniement de lettres à une cousine qui n'étaient peut-être pas destinées à la publication. Le ton des passages conservés pour la publication est celui de la correspondance mondaine, peu spontanée.
Les remarques de Rose de Freycinet restent toujours utiles pour compléter les relations officielles, le journal de son mari [3] et celui du dessinateur de bord Jacques Arago [4]. Ce dernier multiplie les anecdotes de voyage illustrant le courage de Madame Freycinet. Ainsi se conclut le chapitre en forme d'hommage funèbre qu'il lui consacre à l'annonce de sa mort dans l'épidémie de choléra de 1832.
Quand elle met pied à terre, comme à l'escale de Guam, Rose de Freycinet n’hésite pas à observer pour pouvoir restituer en de nombreuses pages tout ce qui l’a touché. Ses observations sont beaucoup plus aiguës que le récit correspondant d'Arago.
C’est avec une série de dessins sur Tahiti d’Adèle de Dombasle [5] que les collections abordent l’iconographie. Ils datent de 1847-1848. Elle suit à Papeete Edmond de Ginoux de La Coche, journaliste républicain et farouche anti-colonialiste. Il collecte des objets en Polynésie et constitue le fonds du «Musée Ginoux» conservé au Musée de Cannes. Quant aux dessins d’Adèle de Dombasle, ils témoignent de son regard bienveillant sur les tahitiens : elle fait les portraits de reine, roi et chefs qu’elle côtoie à Tahiti mais également des dessins de pirogues ou d’une marchande de souliers de Valparaiso.
En 1890, Mme B. Chantre suit son mari Ernest, archéologue et ethnologue, pendant 5 mois en Arménie, puis en Turquie durant 6 mois. Ses récits sont truffés d’observations sur les mœurs, les peuples, les spécialités et les monuments. Elle décrit les costumes et rapporte ses déboires pour prendre les mesures anthropométriques des femmes. La relation de voyage, publiée dans le Tour du monde [6] en 1891 est intéressante à comparer aux 259 photos que nous conservons et signées de son mari.
Quant à Alexandra David Neel, ses premiers voyages sont des fugues d’enfant. A partir de 1890-1891, elle voyage plusieurs années en Asie et parvient à entrer à Lhassa en 1924, exploit qui la fait connaître au monde entier. A 100 ans et demi, à quelques mois de son décès, elle demande le renouvellement de son passeport.
Ses collectes d’objets et de photographies [7] témoignent de sa quête mystique et de sa grande connaissance des religions orientales. Les photographies représentent des cérémonies religieuses, des portraits de moines, des vues de monastères, s’autorisant également les scènes de marchés ou des portraits de soldats et de notables. Parmi les 200 objets conservés, de belles pièces de textiles et des objets rituels bouddhistes proviennent du Tibet comme de Chine ou du Japon.
Personnalité très attachante, Odette du Puigaudeau [8] a un parcours très original. Elle devient ethnologue après avoir été styliste, journaliste, dessinatrice. Ses premiers terrains d’ethnologue sont les conditions de travail des marins bretons avant de s’ancrer en Algérie et de parcourir le désert du Sahara en 1934, en compagnie de son amie l'artiste peintre Marion Sénones. Ses collectes représentent plus de 150 objets de la vie quotidienne : sac de voyages, ornement de tente, manuscrits de théologie, sandales, selle ou sac à tabac. Y sont associées les archives de collectes de ces objets. En complément, plus de 150 photos présentent tentes, grottes, cours de maison ou paysages de désert. Tout son travail ethnographique, scientifique et littéraire est un hommage aux peuples du Sahara occidental.
Les voyages d’Ella Maillart en ont fait une écrivaine, photographe, journaliste et aventurière. Elle découvre la jeune Union soviétique, l'Asie centrale avant d’entreprendre un voyage en Chine en 1935, de Pékin jusqu'à Srinagar. En 1939, elle part avec Annemarie Schwarzenbach en Ford à travers l'Afghanistan. Elle passe cinq ans en Inde dans un ashram avant de devenir guide touristique dans tous les pays où elle a vécu.
Le musée conserve d’elle des photographies du Népal, d’Ouzbékistan dont les plus anciennes datent de 1932 [9]. En 1935, elle vend quelques objets de Chine et de Mandchourie au musée de l’Homme, en cours de construction.
La bibliothèque du musée conserve également des premières éditions de Parmi la jeunesse russe : de Moscou au Caucase [10] datant de 1932 et Des Monts Célestes aux Sables Rouges [11] édité en 1934. Nous connaissons son voyage en Chine par son livre Oasis interdites : de Pékin au Cachemire, une femme à travers l'Asie centrale en 1935 [12], qui vient de la bibliothèque de Thérèse Rivière.
de thèses en collectes d'objet documentées des voyageuses scientifiques
En citant Thérèse Rivière, apparaissent les parcours de femmes scientifiques qui voyagent pour solidifier leurs travaux de recherche. Parmi elles, Thérèse Rivière et Germaine Tillion, Madeleine Colani et Jeanne Cuisinier.
Soeur de Georges-Henri Rivière, Thérèse Rivière part en mission en Algérie, de 1934-1936, avec Germaine Tillion [13].
De la mission dans les Aurès, Thérèse Rivière rapporte 857 objets et Germaine Tillion 130 [14]. Les fiches muséographiques de chaque objet sont rédigées par Thérèse Rivière avec rigueur : les noms des artisans connus y figurent ainsi qu’une photo montrant les étapes de fabrication et l’usage des objets.
Les objets et photographies sélectionnés présentent les constructions locales de l’habitat ou des techniques agraires, avec des prises de vues d’événements : noces, semailles, circoncisions, etc. Les archives [15] de Thérèse Rivière rassemblent une vingtaine de carnets de terrain, le questionnaire linguistique de la mission, un ensemble de dessins réalisés par les habitants de plusieurs villages, le rapport de la mission, les publications envisagées et les textes de quelques conférences. Elles réunissent également quelques documents liés aux autres missions qu’elle a effectuées quelques années plus tard, toujours en Algérie.
D’un continent l’autre, selon les implantations coloniales françaises de l’entre deux guerres, l’Indochine est le théâtre des recherches de Madeleine Colani et Jeanne Cuisinier.
C’est Paul Doumer qui appelle Madeleine Colani en Indochine. Parallèlement à ses missions de professeur d'histoire naturelle, elle obtient un doctorat ès sciences d'université et d'État. En 1929, elle est chargée de mission pour l’EFEO, fait des découvertes de restes humains, effectue de nombreuses tournées dans les provinces indochinoises et publie une série d'articles d'ethnologie comparée.
Elle laisse 349 photos [16] : poteries, groupes ethniques minoritaires, portraits de femmes ou d’enfants. Elle fixe également des scènes de la vie quotidienne, aussi variées que des enterrements ou les techniques de transport du sel. Elle rapporte plus de 2000 objets qui les complètent : hotte, bijoux de femmes, textiles, jouets, instruments de musique traditionnels. Les dossiers d’œuvres, conservés aux archives, attestent d’une entrée dans les collections en 1933 et 1935. La bibliothèque conserve d’elle ses écrits sur la préhistoire au Vietnam, au Laos [17].
Autre scientifique d’exception, Jeanne Cuisinier est une élève de Marcel Mauss et se spécialise en ethnologie de l’Asie du Sud-Est. Son travail porte notamment sur les Mường [18] du Vietnam. Son ouvrage Sumangat [19] explore les représentations et les cultes des esprits en Asie du Sud-Est, en particulier dans l'Indochine française et en Indonésie [20]. Son livre Danses magiques de Kelantan [21] étudie les danses magiques de Malaisie.
1967 photos montrent la richesse des découvertes et des rencontres de ses missions en 1937-38 puis en 1955. Elle mêle des portraits de personnes rencontrées ou des événements incongrus de son périple aux photographies de ses thèmes de recherche : cérémonies, artisanat, fabrication de marionnettes, travail des femmes ou danses. Parmi plus de 1200 objets [22], théâtres d’ombre, modèles réduits, bijoux, textiles ou instruments de musique sont remarquables dans leur diversité et la qualité de leur facture. Du coté des imprimés, nous conservons ses Danses cambodgiennes [23], éditées à Hanoï en 1930.
Les collections du musée du quai Branly continuent de s’enrichir de photographies contemporaines, objets, archives, comme les photographies de rites et cérémonies chez les Malinke au Mali, signées Agnès Pataux. Egalement les explorations d’Anne Noble, photographe australienne, à l’honneur de la biennale de photographie Photoquai en 2007 et dont les photos ont voyagé jusqu’à nous.












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